Chronique hebdomadaire

13 décembre 2017

 

 

Brexit : plus les négociations avancent, plus le flou s'installe

La phase 1 du processus – les sujets pratiques qui fâchent - va être validée sur des conditions bien équivoques

La main des négociateurs européens semble la meilleure , mais la donne peut changer

La croissance commence à payer le prix de l'indépendance

 

 

 

Brexit : plus les négociations avancent, plus le flou s'installe

 

 

 

Le Brexit est en train de devenir une réalité. Un peu moins d'un an et demi après le vote surprise du référendum du 23 juin 2016, la première étape du processus de sortie du Royaume-Uni de l'Union Européenne va être présentée au Conseil Européen du prochain week-end à Bruxelles. La déflagration politique a été encaissée. La traduction pratique trouve ses contours au travers des négociations de sortie alors que les tendances d'une économie de nouvelle donne peuvent être dessinées.

 

La phase 1 du processus – les sujets pratiques qui fâchent - va être validée sur des conditions bien équivoques

 

Les chefs d'États et de gouvernements vont devoir apprécier si « des progrès suffisants » ont été accomplis dans la phase 1 des négociations du Brexit, afin que la phase 2 puisse s'enclencher. En effet, les parties ont convenu de mener les discussions en deux étapes. La première vise à régler trois grands points : la « facture de divorce » à régler par le Royaume-Uni (le Brexit bill); le statut des personnes physiques : ressortissants européens résidant au Royaume-Uni et britanniques dans l’Union ; enfin la frontière devant séparer l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Il faut éliminer ces questions avant de passer à l'essentiel pour l'avenir, les autres questions et, en premier lieu, les accords commerciaux entre les deux parties.

Les « progrès suffisants » sont évidemment à apprécier, l'accord qui sera présenté permettant des interprétations plus ou moins divergentes sur la question des expatriés et sur les frontières séparant l'Ulster de l'Eire.

Les 3 millions de ressortissants des pays de l'Union résident au Royaume-Uni ne seront pas soumis aux décisions de la Cour Européenne de Justice en matière de droit au séjour… mais les juges britanniques porteront « une attention particulière » aux arrêts de la CJUE concernant les droits des Européens expatriés. Et, pendant une durée de huit ans, les tribunaux britanniques pourront aussi consulter la CJUE pour l’interprétation des lois européennes en la matière. Les deux parties crient victoire.

En Irlande, il n'y aurait pas de frontière physique sur le continent et, pas plus de frontière maritime entre l'Ulster et la Grande Bretagne. On ne voit pas très bien comment cela serait possible si les règles commerciales et douanières (et singulièrement celles de TVA) étaient distinctes entre le Royaume-Uni et l'Irlande (et donc les 27 membres de l'UE). On a un texte qui satisfait la République d'Irlande et les unionistes du Nord. Mais seulement un texte...

Reste la facture du divorce. L'accord semble acquis autour d'une enveloppe de 40 à 45 milliards d'euros pour le Brexit bill. La somme finale ne sera pas réglée en une fois. Elle soldera au fil de l'eau le paiement des réalisations sur lesquelles les pays se sont engagés, et pour la part du Royaume-Uni. C'est dire que l'affaire s'étalera sur 10 ans, peut-être davantage. … Le chiffrage décalé dans le temps permet aujourd'hui de parler de succès des négociations,  en évitant soigneusement de fixer la facture.

 

La main des négociateurs européens semble la meilleure, mais la donne peut changer

 

Ces fameux « progrès suffisants » vont avoir la reconnaissance politique des chefs d'États et de gouvernements, mais bien peu de portée pratique. Ils ne donnent pas vraiment confiance sur l'établissement de règles claires et donc durables fixant les rapports post Brexit qui doivent ressortir de la phase 2 des négociations. On a bien compris depuis le début que les grands de l'Union Européenne veulent garantir le marché unique, avec ses règles, ce qu'ils ont qualifié « d'intégrité du marché unique ». Côté britannique, l'intention est de quitter le marché unique, l'union douanière et de s'extraire de l'autorité de la Cour européenne de justice. Sorti de toute autorité européenne, le Royaume-Uni rechercherait un accord de libre-échange le plus large possible pour la circulation des biens (et le plus réduit possible pour celle des personnes), des accords sectoriels pour les services et en particulier pour la finance, l'ensemble s'établissant à l'issue d'une phase de transition aussi rapide que possible.

Les parties paraissent condamnées à trouver un modus vivendi : l'absence d'accord pour organiser les rapports entre le sortant et l'ensemble des pays de l'Union ramènerait le Royaume-Uni aux règles commerciales générales de l'Organisation Mondiale du Commerce. Ce serait très dommageable pour le Royaume-Uni, mais, un Royaume-Uni déstabilisé fragiliserait l'ensemble de l'Europe.

Ce n'est pas le conseil de ce week-end qui va faire avancer le projet, puisqu'il se contentera de permettre aux négociations de passer une nouvelle étape sans en avoir vraiment terminé avec la première. Pourtant, il ne faut pas croire que le temps ne presse pas. La date du 29 avril 2019, un mois avant les élections au Parlement Européen,  ne sera pas repoussée. Au stade actuel, la main des négociateurs européens semble meilleure que celle des britanniques et annonce un Brexit dur. Mais les cartes peuvent être rebattues.

 

La croissance commence à payer le prix de l'indépendance

 

En attendant la sortie de l'UE et la détermination des règles commerciales qui suivront, comment se porte l'économie britannique ? Pas si mal.

La déflagration annoncée avant le référendum de mai 2016 n'a pas eu lieu. Le Royaume est au plein emploi avec un taux de chômage qui est au plus bas sur plus de 40 ans et la croissance est toujours là. Certes, elle va être dépassée cette année par les pays de la zone euro, mais 1,6 % cette année est un score qui reste bon, même comparé aux 2,2 % - 2,3 % pour les pays de la monnaie unique ou les États-Unis.

Les exportations, dopées par la dévaluation de la livre sterling portent la tendance, mais ce support a un revers. L'inflation importée amène une dérive des prix qui pèse sur le pouvoir d'achat du fait du blocage des salaires malgré le plein emploi. Le logement et, surtout, les ventes au détail vont dégager des contributions à la croissance revues à la baisse.

Cela dit, et après huit ans de croissance, un retour vers 1,2 % à 1,5 % ramènerait l'expansion britannique 2018 à un niveau proche du potentiel et, compte tenu du score élevé des dix dernières années, le retard sur la moyenne des pays développés (pas loin de 2 %) apparaît plutôt sain. L'apport de l'investissement extérieur qui, pendant près de 40 ans a permis de dépasser le potentiel a commencé à se tarir : c'est le prix de l'indépendance.

La bonne résistance à une organisation post vote et pré-Brexit ne vaut pas ainsi visa pour un rebond dans une économie à demie fermée. Sans attendre les termes des échanges commerciaux et financiers à négocier avant tout avec l'Europe et seulement de façon secondaire avec les États-Unis, le Royaume-Uni va avoir à stabiliser les conditions financières en livre sterling face à une dette des ménages (en particulier immobilière) qui pose déjà problème. Les avantages de la dévaluation compétitive sont encaissés, il reste à gérer une transition qui peut s'avérer finalement plutôt longue.